Un destin de saucisse carbonisée

Surface terrestre calcinée, parcourue de fractures incandescentes et de panaches de vapeur, sous un ciel noir

Le collapse de la biosphère

Les trois noces de l’atmosphère

La Terre fut précédée par son atmosphère, et non l’inverse. À l’origine, il n’y avait qu’un peu de poussière stellaire issue du disque gazeux d’une étoile : le soleil. La matière pulvérisée contenue dans ce disque, en se compactant, donna naissance aux planètes : le monde qui nous entoure est issu d’un nuage particulaire.

La vie trépidante de l’atmosphère se figea-t-elle définitivement après ses trois premières noces ? Après la nébuleuse solaire, après les panaches volcaniques et le dégazage magmatique, après les émanations du géant bactérien, le bloc de cendres compacté qui devait devenir le refuge de notre espèce minuscule, martelé par des objets en dérive, a-t-il finalement atteint une stabilité irrévocable ? Pour la simple et bonne raison de nous permettre de continuer à respirer ?

La Terre, un assemblage transitoire

Dans ce système complexe, la quête de l’équilibre est une condamnation à perpétuité : l’environnement galactique est parcouru d’énergie, tandis que la matière change d’état comme de chemise ; la Terre n’a balayé que le début de son histoire ; son futur est en chemin : des facteurs extra-planétaires l’influencent déjà. La force et les dimensions du soleil changent ; les météorites existent toujours. La prochaine qui nous percutera est déjà en route depuis les profondeurs de l’univers : nous plongera-t-elle à nouveau dans une mer de lave ?

L’astronome et écrivain scientifique espagnol Josep Maria Trigo Rodriguez nous enseigne la vérité troublante cachée dans les sédiments des lacs et des océans : 100 000 tonnes de matière interplanétaire viennent y sombrer chaque année. Alors, qu’est-ce que la Terre ? L’agrégat de poussière et de gravats que nous foulons du pied est un assemblage transitoire : il provient des quatre coins de l’univers, et son issue est connue d’avance.

Enchaînée à l’orbite d’une bombe à hydrogène

Enchaînée à l’orbite d’une bombe à hydrogène, la fin promise de notre planète s’apparente à celle d’une saucisse carbonisée : si la géante rouge en devenir que nous appelons Soleil ne l’engloutit pas dans les flammes lors de son expansion terminale, elle la crachera sous la forme d’un noyau rocheux stérile ; la Terre, condamnée par l’évolution des états solaires, finalement dénuée d’atmosphère, dont la croûte et le manteau auront été portés à des milliers de degrés, fondus puis vaporisés, finira sa course dans un cortège d’objets stellaires en sursis.

Chronologie de la fin de la biosphère

David Baker, historien des sciences à l’université Macquarie en Australie, faisait état en 2019 des projections concernant le dénouement de notre planète : voici la chronologie promise ; c’est dans trois milliards d’années que l’ébullition de la surface terrestre commencera. Notre soleil a atteint la moitié de son existence : sur Terre, le vivant ne l’accompagnera cependant pas jusqu’à cette extrémité. L’extinction de la vie complexe est promise en premier, et surviendrait dans un milliard d’années seulement, dès les premiers toussotements de l’astre.

D’après les travaux publiés par l’équipe de l’institut d’astronomie de São Paulo au Brésil en 2020, l’augmentation de la luminosité solaire privera d’abord les organismes photosynthétiques des conditions gazeuses requises : cette première déroute pourrait commencer dans 170 millions d’années. Dans un milliard d’années, les températures excessives à la surface de notre rocher rendraient la vie multicellulaire impossible d’après plusieurs équipes de spécialistes ; le crépuscule programmé du vivant serait conclu par la défaite des organismes eucaryotes dans 1,3 à 1,5 milliard d’années, suivie par celle des organismes procaryotes, prédite dans 1,6 milliard d’années.

Le vivant a parcouru 69,8% de son espérance de vie prédite avec les données disponibles à notre époque. Si l’histoire de la vie tenait en 24 heures, il serait 16 h 32 minutes ; les premiers coups foudroyants portés à la photosynthèse frapperont dans 46 minutes, à 17 h 31. Sapiens est cependant peu concerné par ce naufrage : fatigué, il aura depuis longtemps tiré sa révérence pour aller se coucher.

L’angle mort des astrophysiciens

Alors, nous sommes une espèce transitoire sur un rocher qui va disparaître ; l’évolution biologique prépare cependant plusieurs contorsions que les astrophysiciens n’ont pas envisagées. Ne commettent-ils pas, lors de ces prédictions rigoristes, l’erreur usuelle ? Ils promettent à des créatures condamnées à évoluer, portées par le défilement du temps vers des renversements réguliers et un remodelage constant, un jugement futur comme si elles devaient rester figées dans le présent : le vivant aura au contraire été secoué mille fois par des phénomènes de spéciation en série ; les grands événements catastrophiques ont-ils jamais eu d’autre conséquence que de participer à l’évolution ? La structure fondamentale de la vie ne fut-elle pas produite par ces événements ? Les mécaniques de la sélection naturelle auraient-elles changé lorsque les astrophysiciens plutôt que les biologistes se livrèrent aux prédictions sur l’avenir du vivant ? Le cloisonnement des spécialistes les condamne-t-il à redécouvrir indéfiniment les mêmes théorèmes ?

Alimenté par le temps et les caprices de la planète, l’état de la vie sur Terre dans un milliard d’années ne peut être prédit en ignorant l’évolution biologique : l’atmosphère archéenne était dépourvue d’oxygène et riche en méthane ; l’effondrement de ce dernier, les glaciations, et l’irruption de l’oxygène ont imprimé sur le vivant des contraintes immenses ; les grandes perturbations des cycles du carbone, le pic d’oxygénation du Paléozoïque, puis la crise atmosphérique du Permien-Trias, et toutes les autres catastrophes, furent-elles autre chose que l’instrument de la sélection appliqué sur un matériel biologique caractérisé par sa variabilité ?

Les créatures présentes sur notre rocher il y a trois milliards d’années étaient-elles identiques à celles qui les ont remplacées il y a deux milliards d’années ? Doit-on s’étonner que les conditions environnementales prédites dans un milliard d’années soient incompatibles avec la vie dans sa forme actuelle ? Et cependant, l’ADN imperturbable, protégé par ses légions hétéroclites, eut-il jamais besoin de réarranger la structure moléculaire de sa double hélice pour traverser les états terrestres ?

Lorsque les mouvements gazeux promis par les astrophysiciens rendront la photosynthèse, telle que pratiquée aujourd’hui, impossible, alors elle aura été remplacée cent fois, en présence de créatures aux caractéristiques largement imprédictibles ; ne nous inquiétons pas non plus de la fin des eucaryotes, puis des procaryotes : leur issue est déjà scellée par leurs gènes, lors des mêmes cascades ; les plus grands règnes du vivant sont eux aussi jetés sur Terre avec un contrat à durée déterminée : c’est la stochasticité environnementale qui l’a rédigé, organisant un renouvellement permanent du personnel planétaire.

Le primate face à la cyanobactérie

La conclusion reste cependant incertaine : une créature, que l’encéphale d’un primate ne saurait imaginer, découvrira-t-elle à temps la conformation invraisemblable pour survivre sur un rocher calciné ou un océan de magma ? La vie survivra-t-elle à sa planète si elle reste enchaînée à elle ? Combien de fois aura-t-elle, entre-temps, découvert puis perdu la clé ?

Dans ces conditions, il est peu probable que les super-thermorégulateurs soient des créatures encéphalisées : que restera-t-il de l’organe de la pensée, et de ses productions inutiles ? En attendant l’inéluctable, les archives stratigraphiques des géologues regorgent de preuves des grands impacts catastrophiques du passé : ils ont sculpté le vivant, déclenché la succession des atmosphères, décrété le lieu et le moment de notre existence. Sapiens s’évertue à sa propre tâche : il essaie, avec les moyens du bord, de participer à l’épopée ; il produit des gaz, avec le reste du vivant ; il y fait participer toute sa petite entreprise : un empire technologique et des machines de métal rubané.

Se pense-t-il suffisamment grand, pour rejoindre à son tour les acteurs majeurs des cycles biogéochimiques ? Aussi grand qu’un être unicellulaire photosynthétique ? Pense-t-il pouvoir survivre à ce dernier ? Le primate égocentrique se mesure à la cyanobactérie : réussira-t-il, animé de sentiments contradictoires, à conquérir l’atmosphère, et provoquer prématurément la quatrième noce, à laquelle il ne survivra pas ?

Références

Trigo-Rodríguez, J. M. (2022). Asteroid impact risk: Impact hazard from asteroids and comets. Springer.

Baker, D. (2019). Scientific doomsday scenarios: Foresight projections for the near and deep future. Cahiers François Viète, (III-7), 71-93.

de Sousa Mello, F., & Friaça, A. C. S. (2020). The end of life on Earth is not the end of the world: converging to an estimate of life span of the biosphere? International Journal of Astrobiology, 19(1), 25-42.

Franck, S., Bounama, C., & Von Bloh, W. (2006). Causes and timing of future biosphere extinctions. Biogeosciences, 3(1), 85-92.

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