Dans un bain reprotoxique – Un monde périlleux pour les spermatozoïdes
Un déclin biologique documenté
Sapiens entame une longue glissade sur la courbe d’un graphique, poussé vers le bas par la conjonction d’une horloge moléculaire et d’un environnement qui sanctionne sa fertilité. En 2021, les travaux de Niels Skakkebaek de l’hôpital universitaire de Copenhague faisaient état des facteurs qui précipitent le primate à lunettes sur ce toboggan ; une corrélation est établie : la qualité du sperme et le calibrage fin du cycle ovarien sont dégradés en présence d’un environnement industrialisé ; les outrances toutes particulières du mode de vie que l’on qualifie de « moderne » semblent précipiter le déclin de la fertilité. À l’heure de l’écriture de ces pages, un jeune homme produit, en moyenne, deux fois moins de spermatozoïdes que dans les années 1970 – et ceux qui étaient jeunes dans les années 70 ont subi entre temps le déclin hormonal fatidique qui grève la spermatogenèse de l’homme âgé : ces derniers ont connu l’apogée statistique de la croissance populationnelle, mais ne leur en déplaise, ils ne renverseront plus la pyramide.
Catastrophe sur les spermatozoïdes
D’après les travaux de Hagai Levine de l’université d’Israël, la concentration moyenne du sperme chez les hommes dégringole : elle déclinait de 1,16% par an à partir de 1972 ; depuis l’an 2000, elle s’effondre de 2,64% par an : c’est plus du double ; les auteurs décrivent un déclin fulminant, qui accélère au XXIe siècle. Lecteur, livrons-nous au jeu des conjectures simplistes : imaginons que ce déclin se poursuive à la valeur 2,6% par an, et demandons-nous ceci : dans combien d’années la concentration du sperme aura-t-elle été encore divisée par deux ? Voici la réponse catastrophique : 26 ans ; la génération à venir s’apprête, dans le meilleur des mondes, à encourir des complications insurmontables pour transmettre ses gènes. La procréation sera le véritable challenge de nos enfants : dès la vie fœtale, ils sont exposés à des composés chimiques environnementaux, frappés de dysgénésie testiculaire par des perturbateurs endocriniens. Celui qui naît aujourd’hui est plongé dans un bain reprotoxique : il investit un monde périlleux pour ses spermatozoïdes ; trop souvent, ces derniers ne seront plus en mesure de lui permettre de construire une famille biologique par les mécaniques spontanées de la reproduction sexuée.
L’impasse reproductive
Le déclin démographique de notre espèce est un dommage collatéral : il témoigne d’un drame cellulaire ; la reproduction, abîmée, peine à accomplir le dessein le plus élémentaire ; la réplication est à l’arrêt. Quelle échappatoire pour nos gènes ? Armés d’encéphales mégalomanes et absolutistes, asserviront-ils toute la puissance technoscientifique de notre genre, pour réaliser l’événement naturel le plus élémentaire ? Si la reproduction est illusoire, et la naissance une manifestation rare, mettront-ils au service de chacune un laboratoire, plusieurs usines, et des centrales de fusion nucléaire ? Et si nous poursuivons cette course dans la démesure, sera-t-il un jour nécessaire d’éteindre un soleil, pour mettre au monde un seul primate juvénile, infertile, et immortel ?
Le cocktail industriel
En attendant, notre biotope industriel offre tous les services d’une demeure réputée : on dispose un écran face à nos visages blêmes, et sous le fessier un coussin moelleux ; là, on nous sert ce cocktail sur un plateau : un jus pressé de plastifiants et de phtalates, avec du sirop de bisphénol A, agrémenté de polluants organiques pétillants, de composés chimiques organochlorés synthétiques pour leur saveur acidulée, avec de la glace pilée ; pour l’amertume discrète, on ajoute les pesticides d’un zeste de citron. Une cerise confite de métaux lourds et une gousse de vanille rejoignent l’assemblage du mixologue : nous le sirotons en terrasse, pour profiter des miasmes urbains, et inhaler des particules fines sous un ciel d’été au halo carboné. Lecteur, je t’interdis de te plaindre de cette asphyxie : tu connais le prix des résidences médicalisées pour personnes âgées, à l’heure où le troisième âge succède immédiatement au premier.
Références
Skakkebæk, N. E., Lindahl-Jacobsen, R., Levine, H., Andersson, A. M., Jørgensen, N., Main, K. M., Lidegaard, Ø., Priskorn, L., Holmboe, S. A., Bräuner, E. V., Almstrup, K., Franca, L. R., Znaor, A., Kortenkamp, A., Hart, R. J., & Juul, A. (2022). Environmental factors in declining human fertility. Nature reviews. Endocrinology, 18(3), 139–157. https://doi.org/10.1038/s41574-021-00598-8. Lien PubMed
Levine, H., Jørgensen, N., Martino-Andrade, A., Mendiola, J., Weksler-Derri, D., Jolles, M., Pinotti, R., & Swan, S. H. (2023). Temporal trends in sperm count: a systematic review and meta-regression analysis of samples collected globally in the 20th and 21st centuries. Human reproduction update, 29(2), 157–176. https://doi.org/10.1093/humupd/dmac035. Lien PubMed









