Un hasard clément
Les extinctions massives et la survie préférentielle
Les extinctions massives sont l’une des composantes classiques de l’évolution et de la spéciation ; contrairement à ce que voudraient les interprétations les plus maladroites des théories de Darwin, l’évolution ne se produit pas par l’adaptation des individus pour survivre. Elle se produit, au contraire, lors de changements environnementaux, par le mécanisme de la survie préférentielle de ceux qui sont nés dotés de caractéristiques qui s’avèrent favorables.
La variabilité du vivant et la descendance avec modification
Les organismes existants s’adaptent peu : la variabilité du vivant le fait pour eux à une échelle qui les dépasse ; elle jette en pâture à la pression de l’environnement, à chaque génération, des prototypes bigarrés : c’est ce que Darwin appelle descendance avec modification.
Un mécanisme similaire opère à l’échelle des règnes du vivant et dans toutes leurs subdivisions jusqu’à l’espèce : les groupes d’organismes forment un patchwork de véhicules aux caractéristiques variables, et la « stratégie » retenue par l’évolution consiste à déployer une mosaïque de curiosités : les populations sont dotées de singularités, d’excentricités, composées de minorités, d’adeptes de conditions extrêmes, sous des formes tout aussi extrêmes.
Il ne s’agit bien sûr pas d’une réelle stratégie : Lecteur, ici, pas de dessein cosmique ; c’est le produit d’une simple chaîne de causes et de conséquences : un peu de soupe et quelques réplicateurs, un environnement capricieux, des tendances évolutionnaires et un beaucoup de patience.
L’Holocène et l’émergence des civilisations humaines
La Terre a été le lieu d’innombrables bouleversements environnementaux au cours des âges géologiques. Les 10 000 dernières années sont marquées par une rare stabilité : on appelle cette période Holocène. Ce n’est pas un hasard si elle coïncide précisément avec l’émergence des civilisations humaines ; l’immobilisation des paramètres géologiques et chimiques pendant cette parenthèse favorisa durablement certaines espèces : les réplicateurs embarqués par le jeu favorable des circonstances dans des véhicules bien adaptés à cette configuration du monde à ce moment précis eurent le vent en poupe.
Un hasard clément
Un peu plus froid, un peu plus chaud, un peu plus ou un peu moins d’oxygène, d’azote ou de photons dans l’atmosphère : Sapiens n’aurait jamais construit la tour Eiffel et les supermarchés ; d’autres espèces auraient prospéré en lieu et place du bipède. Nous sommes des primates pris au dépourvu, arrivés par mégarde au bon endroit et au bon moment : l’évolution nous a équipés d’un cerveau, dans des conditions où cet organe globuleux bénéficia d’un hasard clément : il conférait un avantage sélectif. À une autre époque, c’est la projection d’acide et la reproduction par bourgeonnement qui auraient pu être valorisées par la survie, tandis que nos poumons nous auraient condamnés.
Cette période de 10 000 ans de stabilité inhabituelle a été décrite comme un Safe operating space for humanity : un espace de sécurité pour l’humanité, une fenêtre temporelle de prospérité, une ère de diffusion heureuse pour les véhicules du moment. La formulation est si convaincante, que le célèbre scientifique suédois Johan Rockström a pu la publier dans Nature.
Références
Rockström, J., Steffen, W., Noone, K., Persson, A., Chapin, F. S., 3rd, Lambin, E. F., Lenton, T. M., Scheffer, M., Folke, C., Schellnhuber, H. J., Nykvist, B., de Wit, C. A., Hughes, T., van der Leeuw, S., Rodhe, H., Sörlin, S., Snyder, P. K., Costanza, R., Svedin, U., Falkenmark, M., … Foley, J. A. (2009). A safe operating space for humanity. Nature, 461(7263), 472–475. https://doi.org/10.1038/461472a









