Frontières, territoires et illusion biologique
Les frontières comme stratégie animale
Quel est le sens biologique des frontières qui séparent les pays, de la délimitation des territoires adjacents, des lignes virtuelles, pour une espèce qui a migré sur tous les continents ? Les coups de crayon sur les cartes et les postes frontaliers valent bien un jet d’urine : ils s’inscrivent dans la panoplie des stratégies animales pour le partage territorial ; les croassements, les vocalisations répétées du volatile et du personnage politique, les sécrétions glandulaires du félin, les postures impressionnantes, les démonstrations de force, les couleurs vives, les combats ritualisés : laquelle de ces techniques le primate industriel ne met-il pas en œuvre dans la rivalité, à l’image de ses pairs ?
Des phéromones aux ogives
Le blaireau creuse des fosses à excréments à la lisière de son territoire ; l’hippopotame fait tournoyer sa queue comme une hélice pour les pulvériser sur plusieurs mètres. La limace répand un mucus répulsif dans son sillage ; chez la fourmi, gare aux phéromones : des milliers d’individus meurent pour quelques centimètres. Les frontières biologiques sont gluantes, odorantes, grotesques : les systèmes de dissuasion de notre espèce sont explosifs ; une course à l’armement s’établit entre les aptitudes motrices et la nature de la muraille : notre espèce, en confiant ses déplacements à la machine, offrait par la même occasion la garde de ses murs à une puissance comparable. Les ogives balistiques et l’arme atomique sont les fosses à excrément de notre espèce à l’ère technoscientifique : en réponse à la motorisation aérienne, maritime, terrestre et spatiale, suffirait-il de hurler à l’aube, ou de bomber le torse pour protéger nos écuelles débordantes de sucre ?
Passeports et valeur évolutionnaire
Les bains de sang du minuscule primate, dans un silence indifférent, feront-ils la moindre différence sur l’arbre du vivant ? Quelle est la valeur évolutionnaire de la détention d’un passeport plutôt qu’un autre ? Dans l’empire évanescent du bipède, il s’agit pourtant de caractéristiques essentielles : elles peuvent se révéler avantageuses ou au contraire condamner à l’errance ; deux individus, dotés de gènes similaires, d’ancêtres communs, sont libres ou contraints dans leur déplacement en fonction de quelques mots dans un carnet : leurs aptitudes pour la migration selon le gradient de ressource et la survie dans les conditions de stochasticité environnementale ne valent rien face à des barbelés. Est-ce là aussi la translation d’une lutte pour la transmission différentielle ? Trop habitués à la contrainte, en sommes-nous arrivés à l’inventer ? Dans un monde motorisé, l’avons-nous créée de toutes pièces ?









