Nous perpétuons, par l’exercice cérébral, la mécanique réplicative qui nous a placés sur Terre : les représentations graphiques, les traces de mains dans les grottes, l’art rupestre ou pariétal préhistorique furent parmi les premières tentatives de Sapiens pour copier le produit de sa pensée ; l’écriture permit de lui attribuer une nomenclature et de la capturer, pour la fixer sur un support en dehors de la boîte crânienne.
Les règles du langage et de la linguistique, en proposant une méthode homogène au sein d’un groupe pour communiquer verbalement, donnaient par la même occasion un alphabet à la pensée ; les idées, structurées et articulées sous la forme de séquences logiques, furent alors produites sous une forme compréhensible et standardisée au sein d’une même communauté. Les sécrétions abstraites du cerveau, bien éduquées, disciplinées, corrigées et orientées, prirent l’autoroute : la bouche de l’un était connectée directement à l’encéphale des autres ; la pensée avait aussi son véhicule.
Au contraire, lorsque la pensée se produit par une succession exclusive d’émotions, de représentations mentales imagées, de séquences de perceptions, sans être soutenue par un langage élaboré, comment la partager ? Comment la reproduire ? Comment s’en souvenir ? Comment raisonner ? L’art graphique fut probablement une première tentative : sa portée, pourtant, est réduite par l’interprétation de l’observateur ; dix personnes peuvent avoir mille interprétations des expressions de la Joconde : saura-t-on jamais ce qu’en pensa Léonard de Vinci, ou ce qui arriva à ses sourcils ? L’écriture, en imposant des règles contraignantes à un jeu auquel nul mammifère ne saurait échapper, opérait à la fois une réduction et une démultiplication.
En stipulant les régulations abominables de l’orthographe et de la conjugaison, en sanctionnant les écarts de langage et de pensée, elle modelait la sécrétion ; lorsque cette dernière eut une texture et des propriétés qui avantagèrent sa glande, les comportements favorables s’installaient, renforcés par la plasticité cérébrale. La population des encéphales est celle de glandes insérées dans des systèmes de rétro-feedback ; le langage n’est pas l’affaire des programmes de l’éducation nationale : c’est celle des boucles de modulateurs biochimiques.
Chez Sapiens, cet organe mou, au cours de son hypertrophie, au cours de l’établissement des réseaux de ses neurones, et par le ballet incessant de ses dépolarisations membranaires, mettait en place un jeu de boucles de rétroaction avec l’environnement ; voilà les ingrédients et la recette du langage : ils sont indissociables de l’architecture cognitive. C’est aujourd’hui une usine qui manufacture des phrases, calibrées comme des pommes : du même poids et de la même couleur, faciles à diffuser, propres, prêtes à la consommation. Les bases de cette transformation linguistique progressive furent vraisemblablement jetées de façon concomitante avec la manufacture des premiers outils il y a plusieurs millions d’années ; elles conféraient au groupe qui communiquait le mieux un différentiel de survie favorable : un primate averti en vaut deux, et un groupe bien renseigné, organisé, capable de communiquer sur les objectifs communs et de les mettre en œuvre de façon collaborative, vaut probablement toute une armée.
Ce faisant, le cerveau qui sauva son groupe de l’hiver glaciaire, permit le succès de ses traques, les cueillettes les plus fructueuses et les explorations les mieux réussies, fut touché de plein fouet par les lois de l’évolution : il fut entraîné en avant, son langage avec lui ; l’environnement propre à notre genre poussa le cerveau sur la pente abrupte des tendances évolutionnaires : il a grossi comme une boule de neige qui dévale une montagne.









