Biotope de synthèse et dépendance technologique

Illustration : dépendance technologique

Le primate à lunettes et sa couveuse technologique

La main, l’outil et le remplacement

La main permit à l’encéphale du primate à lunette de façonner en profondeur son environnement ; par la même occasion, elle œuvrait à son propre remplacement : le cerveau s’y employa dès le début ; la fourchette éloignait nos doigts de l’aliment qui nous fait survivre : la machine les remplace. Si nous devions abandonner la nourriture raffinée, nous séparer des montagnes de sucre conditionné, de farine tamisée, sortir de notre enveloppe de tissus et de nos cocons de double ou de triple vitrage, laisser sur la table nos médicaments et renoncer définitivement à nos paires de lunettes, survivrions-nous jusqu’au bout de la rue ? Ou le premier courant d’air et la première dysenterie triompheraient-ils de notre absolutisme ? Notre système digestif raccourci, dépouillé lors du troc énergétique qui l’opposa à l’encéphale par le mécanisme de l’expensive-tissue hypothesis, nous pardonnerait-il un retour en arrière ? S’allongerait-il à nouveau, ou nous jetterait-il par terre, les deux mains sur le ventre ?

Immunité sous cloche et guerre antimicrobienne

Notre système immunitaire, isolé des micro-organismes par un biotope aseptisé et synthétique, saurait-il encore nous défendre face aux sept tonnes de bactéries qui guettent chacun d’entre nous ? Si l’amoxicilline, les alcools, les composés d’ammonium quaternaire, et les autres substances antibactériennes dont nous nous badigeonnons tous les jours, venaient à manquer ? Nous aspergeons les sols de tensioactifs et de détergents pour qu’ils nous protègent du microbe : et si ce combat devait se livrer à nouveau sans intermédiaire, dans la chair ? Et si l’alimentation n’était plus pasteurisée et soumise à des normes et des contrôles sanitaires ?

Mise à nu, altricialité et effondrement

Jetés hors de notre biotope de synthèse, loin des égouts, loin de l’eau potabilisée, sans savonnette, sans brosse à dents, sans coupe-ongle, sans désinfectants pour ses plaies, sans antibiotique, qu’adviendrait-il de notre espèce mise à nu ? Quelles seraient la dynamique de son espérance de vie et la forme de la pyramide démographique ? L’escargot survivrait-il si on retirait la coquille qu’il a formée à travers les centaines de milliers d’années ? Sapiens continuerait-il à exister si on le livrait à la même torture ? Si on l’extirpait de la technostructure avec laquelle il a co-évolué, se précipiterait-il vers le cimetière du genre Homo ? L’espèce altriciale et ses nourrissons immatures survivraient-ils hors de la couveuse qui a rendu leurs contorsions possibles ?

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