Sapiens, ses Supervaches et ses Supercochons

Troupeau de Supervaches à l'aire industrielle

Le château de sable des civilisations

Le château de sable des civilisations

Sapiens est présent sur Terre depuis 300 000 ans : pourtant, il a attendu la tiédeur de l’Holocène pour ériger des civilisations ; suspendu entre deux glaciations, il en a profité pour s’épanouir sous une nouvelle forme : il accomplissait sur le tard, en 4% de son existence en tant qu’espèce, ce qu’il n’a pas réussi en plusieurs centaines milliers d’années. La technologie est apparue durant cette marée basse : nos sociétés sont un château de sable.

Le retour des glaces

Des données multiples issues de travaux de paléoclimatologie, tels que ceux de Yin Qiuzhen de l’université catholique de Louvain et David Hodell de l’université de Cambridge, démontrent que la fin d’une période interglaciaire induite par Orbital forcing peut actionner des changements climatiques brutaux, caractérisés par un refroidissement radical.

Ils révèlent un pattern récurrent au cours des 800 000 dernières années : lorsque les mouvements orbitaux diminuent l’irradiation solaire en dessous d’un seuil critique, cela déclenche un affaiblissement abrupt de la circulation océanique atlantique et un puissant refroidissement de l’hémisphère nord, suivi par une période d’oscillation de grande amplitude des températures. Des dernières glaciations, nous avons hérité les momies préservées dans le permafrost : les carcasses de mammouth ou de grands félins, exhibées dans les muséums d’histoire naturelle, témoignent de l’extinction de leurs espèces. Le défilement des âges géologiques promet aux créatures qui ont érigé ces muséums de retourner sous la glace à leur tour : quel sera le visage des momies des permafrosts à venir ?

La pépinière de Sapiens

L’Holocène est la pépinière de Sapiens : sa croissance démographique a accéléré comme celle d’une plante tropicale dans une serre horticole ; fertilisé par la chorégraphie des planètes, baigné d’oxygène et de particules organiques, gavé de chair grâce à la décadence des grands mammifères, chauffé, brumisé, il établissait l’agriculture et s’appropriait durablement le Croissant fertile.

Tandis que les populations du primate prodigieux explosaient dans cet interstice de stabilité interglaciaire, la mégafaune connaissait le destin inverse : elle fut saignée à blanc ; les géants tels que l’ours des cavernes, le rhinocéros laineux, le tigre à dents de sabre se sont inclinés, incapables de transmettre leurs gènes dans le Nouveau Monde.

Supervaches, Supercochons et mammifères domestiqués

Aujourd’hui, le groupe des grands mammifères est exsangue : il regroupe, dérisoire, les humains et leurs troupeaux. Sapiens et son bétail, majoritairement issu de l’agriculture intensive, représentent 96% des mammifères terrestres. Pendu à sa propre branche, le primate étrangle aussi ceux qui l’entourent : si un astéroïde a emporté le diplodocus, Sapiens est-il à son tour l’événement catastrophique à l’origine de la fin des mammifères sauvages?

Calculons la biomasse cumulée du primate industriel et ses troupeaux d’après les résultats des travaux de Yinon Bar-On : il s’agit de 0,16 milliard de tonnes de carbone ; cela ne représente que 0,3 % de la biomasse globale. Ces quelques branches grêles pèsent peu sur l’arbre du vivant, et la diversité génétique des mammifères n’a plus rien en commun avec celle du passé : le nombre de races de bétail se réduit chaque année comme une peau de chagrin ; les réplicateurs malchanceux, sanctionnés par le choix de véhicules à mamelles, quittent la course.

Le clonage agricole commercial des reproducteurs les plus rentables illustre bien les sévices du primate sur les mécaniques de la réplication avec variation ; la sélection artificielle de « Supervaches » ou de « Supercochons », puis leur clonage, conduit certains mammifères là où l’évolution naturelle ne les aurait pas menés : ces animaux, adaptés à la survie dans une usine plus que dans la nature, voient leur destin lié à celui de leur créateur. Si la marée montante coupait définitivement l’électricité, elle emporterait avec Sapiens 96% des mammifères terrestres.

Références

Yin, Q. Z., Wu, Z. P., Berger, A., Goosse, H., & Hodell, D. (2021). Insolation triggered abrupt weakening of Atlantic circulation at the end of interglacials. Science (New York, N.Y.), 373(6558), 1035–1040. https://doi.org/10.1126/science.abg1737

Bar-On, Y. M., Phillips, R., & Milo, R. (2018). The biomass distribution on Earth. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(25), 6506-6511.

À propos de l’auteur
Mots clés

Partagez cet article !

Derniers articles

  • Sapiens, ses Supervaches et ses Supercochons
    Sapiens est présent sur Terre depuis 300 000 ans : pourtant, il a attendu la tiédeur de l’Holocène pour ériger des civilisations ; suspendu entre deux glaciations, il en a profité pour s’épanouir sous une nouvelle forme.
  • Cerveau, projection d’acide et bourgeonnement
    Les extinctions massives sont l’une des composantes classiques de l’évolution et de la spéciation ; contrairement à ce que voudraient les interprétations les plus maladroites des théories de Darwin, l’évolution ne se produit pas par l’adaptation des individus pour survivre.
  • Anthropocène – Partie I : l’Origine
    L’humanité est-elle entrée dans une nouvelle époque géologique façonnée par ses propres réalisations ? Le concept d’Anthropocène propose précisément que les humains aient édifié, avec leur empire industriel, une nouvelle force géologique de grande ampleur.
  • Un monde périlleux pour les spermatozoïdes
    Quel est le sens biologique des frontières qui séparent les pays, de la délimitation des territoires adjacents, des lignes virtuelles, pour une espèce qui a migré sur tous les continents ? Les coups de crayon sur les cartes et les postes frontaliers valent bien un jet d’urine : ils s’inscrivent dans la panoplie des stratégies animales pour le partage territorial.
  • Les immortalistes et Ming la Palourde
    Les immortalistes ont-ils découvert pour Sapiens le daf-2 du nématode ? Le petit ver transparent devance notre espèce : certaines mutations, en affectant un gène appelé daf-2, ont pour conséquence une extension considérable de son espérance de vie.
  • Un cerveau ciselé par les flammes
    Avec la maîtrise du feu, l’humanité a acquis le pouvoir de transformer profondément et rapidement son environnement : armée d’ingéniosité et de pouces opposables, elle s’émancipait de certaines contraintes fondamentales de la nature ; les conditions climatiques, la température et l’humidité ambiantes, le rythme du jour, de la nuit et des saisons perdirent une partie de leur emprise sur les pérégrinations du primate.
  • Frontières, rivalité, territorialité
    Quel est le sens biologique des frontières qui séparent les pays, de la délimitation des territoires adjacents, des lignes virtuelles, pour une espèce qui a migré sur tous les continents ? Les coups de crayon sur les cartes et les postes frontaliers valent bien un jet d’urine : ils s’inscrivent dans la panoplie des stratégies animales pour le partage territorial.
  • Biotope de synthèse et dépendance technologique
    La main permit à l’encéphale du primate à lunette de façonner en profondeur son environnement ; par la même occasion, elle œuvrait à son propre remplacement : le cerveau s’y employa dès le début ; la fourchette éloignait nos doigts de l’aliment qui nous fait survivre : la machine les remplace.