Anthropocène : Origine du concept
Stoppani, un précurseur de l’Anthropocène
Antonio Stoppani (1824–1891) est un géologue et paléontologue italien, prêtre catholique et figure importante des sciences naturelles en Italie au XIXᵉ siècle. Il écrit à une époque où la géologie est en pleine structuration : on venait d’admettre l’immense ancienneté de la Terre ; les grandes ères géologiques étaient en passe d’être définies, et l’industrialisation transformait visiblement l’europe : les mines, les canaux, les barrages, la déforestation, l’urbanisation balbutiante et les chemins de fer assombrissaient les paysages.
En 1873, dans son ouvrage Corso di Geologia, Stoppani avance une idée remarquable : il soutient que l’humanité est devenue une force géologique à part entière, comparable aux grandes forces naturelles comme le volcanisme, l’érosion, la tectonique ou les glaciations.
Une nouvelle force géologique ?
L’humanité est-elle entrée dans une nouvelle époque géologique façonnée par ses propres réalisations ? Le concept d’Anthropocène propose précisément que les humains aient édifié, avec leur empire industriel, une nouvelle force géologique de grande ampleur ; Sapiens et ses machines seraient capables d’altérer la planète au même titre que le déchaînement des éléments naturels. Ce terme, largement repris au cours des deux dernières décennies, qualifie l’impact inédit des activités humaines sur Terre : modification du climat, transformation des écosystèmes, des reliefs et des paysages, extinction accélérée d’espèces, dispersion planétaire de polluants ; le primate moderne, dernier représentant du genre Homo, met son grain de sel dans l’engrenage des cycles bio-géo-chimiques.
Un concept au cœur des débats
L’Anthropocène ne bénéficie ni d’une reconnaissance officielle de la part des instances académiques, ni de celle des stratigraphes : il est au centre de vifs débats scientifiques, mais suscite l’approbation populaire ; cette série d’articles présente un aperçu structuré de ce concept : son origine, les critères scientifiques utilisés pour le proposer en tant qu’époque géologique, les débats autour de sa reconnaissance formelle, ainsi que ses implications pour les sciences de l’environnement, les sciences sociales et la philosophie.
Le néologisme Anthropocène – du grec anthropos : « être humain » et kainos : « nouveau » – a été proposé pour désigner cette nouvelle époque théorique, où l’influence des humains sur le système Terre l’emporterait sur les forces naturelles ; serait-ce, cependant, un nouveau tour de l’anthropocentrisme de notre espèce ? L’idée émerge dès la fin du XXe siècle : le biologiste Eugene F. Stoermer aurait employé ce terme de manière informelle dans les années 1980.
Origine et formalisation du terme
En 2000, le chimiste atmosphérique Paul J. Crutzen, prix Nobel pour ses travaux sur la couche d’ozone, formalise le concept ; lors d’une conférence scientifique au Mexique en 2000, il est frustré que l’on définisse l’époque contemporaine et ses bouleversements comme faisant simplement partie de l’Holocène : ce dernier décrit l’âge interglaciaire actuel, qui débutait il y a 11 700 ans ; Crutzen s’exclame : nous vivons en réalité dans l’« Anthropocène » !
Peu après, Crutzen et Stoermer publient un court article fondateur ; les deux hommes proposent ce terme pour souligner les conséquences globales des activités humaines : ils soutiennent qu’elles auraient désormais dépassé la variabilité naturelle de l’Holocène ; en choisissant le suffixe -cène, réservé aux époques géologiques comme le Pléistocène ou l’Holocène, ils suggèrent délibérément que l’Anthropocène serait une époque à part entière dans l’échelle des temps géologiques.
Conscience d’un vertige géologique
Le terme Anthropocène s’inscrit dans un contexte de prise de conscience croissante : depuis la révolution industrielle, voire depuis l’invention de l’agriculture – et pourquoi pas depuis la maîtrise du feu par les ancêtres de notre lignée ? – les humains transforment la planète, et éloignent les biotopes au sein desquels ils interviennent de leur trajectoire naturelle : les grabuges du primate industriel sont détectables dans les archives géologiques ; l’atmosphère contient des concentrations significatives de gaz à effet de serre, de substances nouvelles, telles que des plastiques, des radionucléides, et des composés chimiques de synthèse ; ils s’accumulent dans les sédiments : la biosphère subit une crise d’extinction ; serait-ce déjà la Sixième Grande Extinction de Masse, proclamée par certains auteurs ?
Le concept d’Anthropocène est né de la volonté de placer un nom sous le portrait du coupable – c’est celui d’un primate industriel, dernier survivant du genre Homo ; serait-ce déjà une épitaphe ?









