Les Immortalistes et Ming la Palourde
Le ver immortel
Les immortalistes ont-ils découvert pour Sapiens le daf-2 du nématode ? Le petit ver transparent devance notre espèce : certaines mutations, en affectant un gène appelé daf-2, ont pour conséquence une extension considérable de son espérance de vie ; il remue plus vivement ; les fonctions de ses neurones sont maintenues dans un état de jeunesse plus longtemps. Les travaux d’Amanda Kauffman de l’université Princeton aux États-Unis ont même montré que les performances de sa mémoire paraissent, dans une certaine période de sa vie de ver, augmentées. D’autres suggèrent que c’est la décrépitude de son corps âgé qui s’étale de façon démesurée.
La tentation de la mutation
Après les religions et la mythologie, après avoir dressé des pyramides, embaumé ses morts, gravé leur nom sur des stèles, conservé leurs reliques ; après avoir appris l’anatomie, la physiologie et la génétique, soigné ses maladies, réparé ses organes, suppléé à leur fonction, refoulé le vieillissement au-delà des limites de la fertilité dans l’espoir d’échapper à sa conclusion ; après avoir minimisé les risques de l’existence, inventé les normes, le dépistage, la prévention ; après s’être entouré d’une chrysalide technoscientifique, où l’environnement naturel est remplacé par des vidéos au format court et des savonnettes parfumées ; après avoir créé des tests en vente sur internet pour mesurer ses télomères et des entreprises pour se faire cryogéniser ; après avoir externalisé les processus cognitifs, ainsi que la motricité ; après avoir inventé les outils moléculaires et l’ingénierie du génome ; après tous ces efforts pour contester la sénescence et récuser la mort, après tous ces exploits et tous ces renoncements, que nous reste-t-il à accomplir, sinon la mutation du ver ? Nous conduira-t-elle aussi à une existence minimale et sans regard ? Que s’est-il produit dans nos laboratoires, pour qu’en examinant les sursauts d’un nématode, Sapiens rêve de suivre son exemple ?
Le coût biologique de la longévité
Dans le réservoir de gènes regroupés sous le nom de requin du Groenland, la pression de sélection a déjà fait son œuvre dans la direction qui nous échappe : en lui autorisant une existence de trois à cinq siècles, le génome qui s’y loge condamnait son véhicule à une éternité d’isolement dans les eaux polaires ; son métabolisme est terriblement lent. Son taux de reproduction est une poussière statistique. La longévité vient avec un coût : le monstre qui vit sous les glaciers de l’Arctique doit attendre 150 ans pour atteindre la maturité sexuelle ; il ne grandit que d’un centimètre par an, se déplace avec une lenteur catastrophique ; la chair du balourd est gorgée de neurotoxines et d’urée. Les siècles s’accrochent sur son dos avec une lourdeur effroyable : sa torpeur bioénergétique et la léthargie de ses fibres musculaires le condamnent à une existence au ralenti.
Ming et le fantasme humain
L’évolution n’a autorisé l’accès au très grand âge que dans des circonstances rarissimes : dans le cas du squale, ce fut pour survivre dans un bain gelé. Parmi les 10 millions d’espèces animales, moins de deux millions sont connues de Sapiens : dans cette liste, une poignée d’énergumènes prétend à une existence séculaire ; leur modèle est sans conteste : une croissance et un métabolisme lent, une température corporelle basse, des mécanismes de réparation cellulaire efficaces, un faible taux de reproduction et peu de prédateurs. Sapiens souhaite transposer la matrice de survie de la palourde islandaise là où elle n’a pas été jugée favorable par les milliards d’années : croit-il pouvoir dérober le secret de la longévité, l’utiliser à son profit, mais s’affranchir de sa forme et de son prix ? Le mollusque nordique le plus célèbre du monde fut baptisé Ming : il avait 507 ans lorsqu’il a croisé son premier primate – Lecteur, tu te doutes de ce que cette rencontre coûta au pauvre coquillage : sa naissance remontait à la dynastie chinoise Ming en 1499 ; il fut accidentellement tué par les scientifiques qui essayaient de comprendre la mécanique de son immortalité.
Sapiens est un animal grégaire, agité, au sang chaud et au tempérament instable, passionnel et profondément tourmenté ; tel un vampire, devra-t-il s’endormir dans un coffre de cryothérapie, tapi dans des soubassements, à l’abri de la lumière du soleil ? À la manière de Ming la palourde, l’expérimentation sur la survivance conduira-t-elle Sapiens à une apothéose funèbre ?
Références
Kauffman, A. L., Ashraf, J. M., Corces-Zimmerman, M. R., Landis, J. N., & Murphy, C. T. (2010). Insulin signaling and dietary restriction differentially influence the decline of learning and memory with age. PLoS biology, 8(5), e1000372. https://doi.org/10.1371/journal.pbio.1000372. Lien PubMed









