Un cerveau ciselé par les flammes

Illustration : un cerveau ciselé par le feu

Les Maîtres du Feu

Le feu comme émancipation écologique

Avec la maîtrise du feu, l’humanité a acquis le pouvoir de transformer profondément et rapidement son environnement : armée d’ingéniosité et de pouces opposables, elle s’émancipait de certaines contraintes fondamentales de la nature ; les conditions climatiques, la température et l’humidité ambiantes, le rythme du jour, de la nuit et des saisons perdirent une partie de leur emprise sur les pérégrinations du primate. Il réchauffait son habitat glacial pendant les longues périodes hivernales, illuminait les ténèbres, prévenait l’hypothermie, repoussait les créatures mystiques et les prédateurs, faisait fondre la glace, séchait ses vêtements et ses ustensiles ; il rendit les aliments plus sûrs et plus digestes, permit l’explosion des sciences culinaires, l’invention des infusions, des soupes et des bouillons.

Le foyer nocturne et la naissance du lien social

D’après les travaux fondateurs de Polly Wiessner de l’université de l’Utah, Salt Lake City aux États-Unis, la place autour du feu aménageait une enclave de lumière à la tombée de la nuit, un espace social privilégié pour le récit et l’apaisement des tensions : une discussion le jour a le plus souvent des vertus pratiques ; lorsqu’elle se prolonge la nuit, elle laisse plus de place à l’imaginaire, à la confiance et à la réconciliation ; le feu procura à nos ancêtres une sensation de sécurité, favorisait les comportements sociaux, le relâchement musculaire et finalement l’endormissement : il offrit une ancre hypnotique pour l’humanité.

Un héritage antérieur à Sapiens

En plus de changements biologiques, les primates de notre lignée expérimentaient un bouleversement de leur esprit : ils étaient les acteurs et les témoins d’un retournement dans l’ordre de leur univers. Sapiens émergea en tant qu’espèce avec 700 000 ans de retard : Homo erectus utilisait déjà le feu il y a 1 million d’années, comme en attestent les découvertes au fond des grottes de Wonderwerk en Afrique du Sud ; ses migrations avaient déjà conduit Erectus jusqu’en Eurasie, qu’il colonisa durablement : dans le buisson évolutif de notre genre, nous sommes les descendants d’une branche restée en Afrique ; nos propres migrations n’eurent lieu que bien plus tard, dans un monde ici peuplé de cousins, là de leurs reliques.

Aux origines de l’Anthropocène

La maîtrise de cette énergie formidable permit à nos ancêtres de transformer autour d’eux les cycles biogéochimiques, de s’immiscer au sein des flux qui animent les écosystèmes, de modifier les échanges qui existent entre le vivant et le non-vivant : lorsque les primates de notre lignée embrasaient un monticule de bois sec, brandissaient une torche, vaporisaient de l’eau, métamorphosaient la matière, ils constituaient un faisceau d’indices qui leur dévoilaient le futur de notre espèce. En pensant gouverner les éléments, ils poussaient les portes de leur empire, et inauguraient l’ère du contrôle sur la nature : était-ce le véritable début de l’Anthropocène ? Aurait-il précédé Sapiens, qui entrait en scène dans un monde colonisé, et où ses cousins se réchauffaient déjà autour de brasiers en Europe et en Asie ? En marchant sur les pas de ses apparentés, Sapiens s’accapara-t-il leurs trophées ? Ce fut a minima celui de sa mégalomanie : à défaut d’avoir inauguré cette nouvelle ère, serons-nous l’espèce qui la clôture ?

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